L'Isle-aux-Grues: complètement fromage

Posté par Denise Drolet - 19 novembre 2011 | 0 Commentaires

Tags: ,

Article de Violaine Ballivy, La Presse, cahier gourmand du 19 novembre 2011
Photo: Alain Roberge, La Presse

L'Isle-aux-Grues compte 125 habitants. Une quinzaine travaillent à la fromagerie. Cinq familles de fermiers lui fournissent le lait. Enlevez les enfants et les retraités: tout le monde ici, ou presque, vit du fromage dans cette petite île d'à peine 7km de long, face à Montmagny. Portrait d'une communauté hors du commun où tout tourne autour d'un plaisir de la table.

L' air est vif en ce début de novembre. La nuit tombe vite. Froide et noire. La nature se meurt dans les champs. Dans quelques semaines, les insulaires seront privés de leur traversier pour l'hiver et n'auront d'autre choix que de prendre l'avion pour sortir vers Montmagny, aller chez le médecin, le dentiste, s'acheter des vêtements ou aller au supermarché. Toutes ces activités banales qu'on fait d'habitude à pied ou en voiture.

 On comprend vite pourquoi il est quasi impossible d'engager une conversation ici sans entendre pester contre la déficience des transports entre l'île et la terre ferme. Ironie du sort, c'est pourtant à cause, ou grâce à cela, qu'ils sont devenus d'aussi fiers et réputés producteurs de fromage.

 Le lait ne se transporte déjà pas très bien par bateau, mais le charrier en avion de novembre à mars, quand le traversier arrête de faire ses allers-retours vers Montmagny? Oubliez ça! Les fermiers de L'Îsle-aux-Grues ont pris les choses en main il y a 35 ans, créant une coopérative dont la mission essentielle serait de transformer tout le lait produit sur ce lopin de terre niché en plein coeur du Saint-Laurent.

 «Sans la fromagerie, notre île serait pratiquement morte. Sans activité économique, on n'arriverait pas à retenir notre monde», tranche net Christian Vinet, le dynamique directeur de la Société coopérative agricole de L'Îsle-aux-Grues.

Le cheddar d'abord

 Les débuts de la fromagerie seront modestes. Les premières années, il faut encore mettre les vaches au repos pendant l'hiver parce que les chemins ne sont pas déneigés: le lait ne peut même pas être transporté sur les quelques kilomètres qui séparent les fermes de la fromagerie! Les agriculteurs s'en tiennent alors au cheddar, vendu sans aucune distinction. Les volumes augmentent à petits pas puis à pas de géants après 1987, quand le lait peut enfin être produit et acheminé 12 mois par année.

 Mais il faudra attendre encore 10 ans pour que L'Îsle-aux-Grues clignote enfin sur les écrans radars des gourmets. Christian Vinet vient de produire une étude sur la fromagerie dans le cadre d'un cours en agroéconomie à l'Université Laval. Son constat est clair: il faut passer dans les ligues majeures et lancer la production de fromages fins. Le Mi-Carême arrive sur les rayons en 2000. Premier succès. Le Riopelle est lancé l'année suivante, avec l'approbation du célèbre peintre, qui habitait l'île, et l'autorisation de reproduire l'une de ses toiles pour donner un coup de pouce aux ventes. Deuxième succès. Monstre cette fois. En 10 ans, la taille et la production de la fromagerie doublent, les équipements sont modernisés, le nombre d'employés triple. Le Riopelle cumule les distinctions, dont le Prix du public du concours québécois Caseus (catégorie pâte molle) en 2010. Mais la Tomme de Grosse-Île (lancé en 2004) fait encore mieux et rafle la même année le Caseus coup de coeur du public, toutes catégories confondues.

 Le cheddar produit ici prend aussi du galon et se raffine. On ne vend plus un produit anonyme, mais trois variétés vieillies 6 mois, 1 an et 2 ans. La Coop est l'une des rares à posséder l'agrément fédéral requise pour vendre ses produits dans le reste du Canada et lorgne ouvertement les États-Unis.

 L'envers du succès

 La suite n'est pas aussi rose. «Des fois, quand tout va trop bien, c'est là que les ennuis commencent», dit Christian Vinet. La fromagerie a été montrée du doigt, à tort, comme un des foyers de la crise de la listériose en 2008. Les consommateurs ont eu peur, les ventes ont souffert.

 Puis, en septembre dernier, un violent incendie a complètement détruit la ferme de Denis Boulanger, la plus grosse de l'île, emportant au passage ses 200 vaches. Les débris ont été nettoyés, mais le portrait reste d'une tristesse déconcertante. Trois silos noircis et une impression de vide étrange. Denis Boulanger n'est pas remis. Il n'a pas encore décidé s'il reconstruira.

 En attendant, c'est toute l'île qui dû se retrousser les manches. La fromagerie a dû encaisser une sérieuse baisse de production laitière et les fermiers ont dû reprendre une partie du quota de lait de M. Boulanger.

Vivre dans l'isolement

 Les producteurs de lait ne sont donc plus que quatre désormais, et recruter de la main-d'oeuvre, à la fromagerie comme dans les champs, promet d'être le principal défi des années à venir.

 Tout le monde n'est pas fait pour vivre ici. Frédéric Poulin n'a même pas trouvé le temps d'aller chercher le prix gagné par la Tomme de Grosse-Île, produit exclusivement à partir du lait de ses 45 Suisses brunes. «Je ne pouvais pas les laisser», lance ce petit costaud. La première traite des vaches commence à 6h30, la dernière est à 19h. Entre les deux, il faut nourrir les bêtes, les soigner, planifier les inséminations, nettoyer l'étable, travailler au champ, entretenir la machinerie. Sept jours sur sept.

 La faiblesse des liens avec Montmagny n'aide en rien. Non seulement le traversier s'arrête en hiver, mais avec son quai en eau peu profonde, ses horaires sont entièrement dépendants des marées et donc extrêmement variables. Les enfants doivent se rendre à l'école en avion, les couples oublier les soupers au restaurant à l'extérieur, faute de pouvoir revenir dormir à la maison. Il y a bien une liaison aérienne, mais le Cessna ne fait que deux allers-retours par jour et le nombre de places est très limité.

 Mais pour ceux qui acceptent ces contraintes, ce sentiment de huis clos a des avantages. Tout le monde se connaît, tout le monde s'entraide, tout le monde veut participer au succès de la coopérative. «C'est tellement le fun quand t'es dans un commerce, que tu vois les gens choisir ton fromage et dire qu'il est bon. J'ai envie de leur dire: "Hey, c'est moi qui l'ai fait! "» dit Frédéric Poulin, le rouge aux joues.

La Coop s'est d'ailleurs remise à développer de nouveaux produits. Un fromage fin à pâte molle devrait être lancé avant l'été. Puis, à beaucoup plus long terme, Christian Vinet rêve de revenir à un modèle d'agriculture plus traditionnel, où les fermiers recommenceraient à laisser paître les vaches dans les champs, l'été, et à les nourrir du foin de battures, l'hiver, comme on le faisait au début du siècle. Les vaches seraient mises au repos pendant la saison froide, accordant un petit répit aux fermiers. On produirait sans doute moins de lait, mais il serait plus typé et l'on pourrait espérer obtenir en retour une Appellation d'origine contrôlée.

 

Non, les fermiers de L'Îsle- aux-Grues n'ont pas fini de faire parler d'eux bien au-delà des limites de leur archipel.

Envoyer votre commentaire

Commentaires

Personne n'a encore commenté cette page.

flux RSS pour les commentaires de cette page | Flux RSS pour tous les commentaires